Mes oncles et leurs voitures

Choisir un téléphone portable de nos jours, c’est l’équivalent de faire un “fashion statement”. C’est dire: “J’ai choisi de porter telle ou telle étiquette”. Les faits technologiques ou commerciaux sont totalement occultés de ces réflexions, qui ne dépassent presque jamais le stade de la croyance. Être cool pour les uns signifie avoir un téléphone de tel ou tel système d’opération. Point à la ligne.

C’est comme si les téléphones portables étaient devenus les voitures d’autrefois.

Quand j’étais gamin dans les années 70, mes oncles se réunissaient chez mes grands-parents le weekend et débattaient inlassablement des vertus de leur voiture. Mon père, irréductible conducteur de Ford, ne comprenait pas que son beau-frère ose se montrer au volant d’une Renault française ou que mon oncle Maurice ne jure que par les criardes Chrysler.

Mon père croyait que Ford offrirait à jamais le meilleur produit puisqu’ils avaient littéralement inventé la production de masse d’automobiles. Ces longs débats (teintés d’une extrême mauvaise foi) se sont poursuivis durant des années. Ils relevaient davantage de la croyance que de la raison.

Trente-cinq ans plus tard, les p’tits monsieurs de mon âge parlent davantage de mobiles que d’automobiles, mais dans leurs débats sévit une guerre de conviction semblable.

Il y a les admirateurs de Google, les inconditionnels d’Apple et de Steve Jobs, les accros dépressifs au BlackBerry, les jovialistes du Windows Mobile. Une guerre de clochers qui se comprend à l’échelle des consommateurs, mais qui est plus difficile à expliquer quand elle se poursuit du côté des entreprises.

Revenons à mon parallèle: quand mon père allait voir des clients au volant de son véhicule de fonction, son avis sur la supériorité des Ford n’avait aucun impact. Il conduisait une GM comme tous ses collègues.

Or aujourd’hui dans le cadre de mes fonctions, j’entends de plus en plus de gestionnaires d’entreprises déclarer des choses surprenantes quand vient le temps de mobiliser leurs processus d’affaires. “C’est Apple qui a la cote” ou “BlackBerry n’est plus dans le coup” ou encore “Google a vraiment la meilleure technologie”.

Plus souvent qu’autrement, on est dans la croyance là aussi! Le choix du type d’appareil mobile devrait pourtant être la toute dernière de leurs considérations! Mais ils se butent aux apparences. Or croyez-moi, démarrer un projet de mobilisation de processus d’affaires de cette façon, c’est vraiment regarder les choses du mauvais côté de la lorgnette.

Quand un dirigeant veut brancher ses employés mobiles en temps-réel sur les sytèmes TI de l’entreprise, il devrait voir le téléphone portable comme un outil qu’il fournit aux troupes. Comme un tournevis ou un camion. Pas comme un bijou. Comme la Ford que mon père conduisait un peu à contrecoeur.

D’où vient cette idée aujourd’hui, qui veut que les employés aient un droit immuable d’afficher leur “cool” au travail? Ne devrait-on pas se concentrer sur la façon d’accomplir des tâches mobiles de la manière la plus productive et la plus économique possible?

Encore mon analogie “auto-mobile”. Oui être cool pourrait vouloir dire conduire une Ford Mustang pour certains. Mais être productif, serait aussi de pouvoir transporter une grande quantité de boîtes à livrer à des clients. Cool, pas cool, il y a des choses que les Mustang ne peuvent pas faire…

Note: ce qui serait complètement absurde à mes yeux, serait d’essayer de livrer des meubles avec une Ford Mustang ou encore de sortir avec sa nouvelle conquête sur le boulevard St-Laurent avec un camion de 12 pieds.

Dans le mobile, certaines plateformes ont des caractéristiques bien particulières pour le travail. Sécurité, gestion de flotte, compression des données, diagnostics et interventions à distance, Near Field Communication (NFC). Je ne dis pas qu’une seule plateforme pourra à jamais offrir ce genre de fonctionnalités. Après tout, qui aurait pu prédire en 1975 que le marché automobile nord-américain serait investi, moins de quarante ans plus tard, par une bonne douzaine de compagnies étangères? Voilà bien la preuve qu’on ne connaît pas l’avenir. Surtout que dans l’industrie des télécoms, les cycles ne se comptent pas en terme d’années mais bien en terme de mois.

Mais une chose est sure: les dirigeants d’entreprises devraient canaliser toute leur attention sur des capacités et des fonctions… pour entreprises! Certainement pas sur la mode du moment ou la valeur des actions d’un fabricant donné.

Un projet de mobilisation des processus d’affaires doit être bien conçu dès le depart. C’est un moyen et non pas une fin en soi. Normalement à la fin de l’analyse, le choix de l’appareil mobile s’impose de lui-même. Car la valeur ajoutée de l’initiative doit pouvoir se mesurer facilement. Peut-être pas cool, mais certainement rentable!

Nous savons tous que la guerre entre les fabricants (et la guerre des mots sur le web et dans les blogs) n’est pas sur le point de s’arrêter. Ni dans le mobile, ni dans l’automobile. À ce jour, et malgré de nombreux soubresauts, les trois grands fabricants automobiles de Détroit sont toujours bien en vie. Les Allemands, les Japonais et les Coréens ont aussi leurs créneaux et leurs clients irréductibles.

Mon père, lui, est resté fidèle à Ford durant toutes ces années. Il s’inquiète bien sûr du fait que notre boîte commercialise des intégrations mobiles sur plateforme BlackBerry. Les nouvelles en provenance de Wall Street et dans les médias au sujet de RIM l’inquiètent au plus haut point. Mais j’ai l’habitude, je n’essaie même plus de le rassurer. Je sais que ça relève de la croyance et du spin médatique.

Alors quand je veux lui faire plaisir, je lui rappelle qu’au moins, je conduis une Ford moi aussi… croyance familiale oblige.